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Science — 10 min

Connaissez-vous les Point-of-Care-Testing (POCT)

10 décembre 2016
Raymond Lepage, Ph. D., Docteur en biochimie
Raymond Lepage, Ph. D., Docteur en biochimie
Conseiller scientifique sénior

POCT est l’acronyme pour « Point-of-Care-Testing », ou tests de laboratoire réalisés au contact du patient (cabinet du médecin, unité de soins, pharmacie ou encore à domicile). Il n’y a pas d’acronyme français aussi descriptif pour ce genre d’analyses hors laboratoire, notre MSSS ayant opté pour l’obscur ADBD (analyses de biologie délocalisées).  

Généralement très mal accueillis par les spécialistes de laboratoire (nous y reviendrons), les POCT connaissent présentement des développements accélérés. Quand j’ai commencé à pratiquer en 1973, les seules analyses délocalisées étaient entièrement manuelles et reposaient sur l’utilisation, par des infirmières et des médecins, de bandelettes pour quelques paramètres urinaires : pH, protéines, etc. ou de tests liquides simples pour la détection du glucose et des corps cétoniques chez le patient diabétique. La couleur développée par la bandelette ou le test liquide était comparée à une charte de couleurs et le résultat exprimé de façon qualitative ou semi-quantitative (négatif, positif, « 1 plus », « 2 plus », 3+, 4+, etc.). Déjà dans les années 70, plusieurs pharmacies offraient des tests de grossesse réalisés sur place dont le bien connu Pregnosticon©, la même technologie que celle utilisée en laboratoire hospitalier.

Un peu d'histoire...

La première révolution est venue avec l’introduction en milieu hospitalier et pour le patient diabétique, lui-même de moniteurs à glucose comme le Dextrometer©. Au grand dam des professionnels de laboratoire, l’utilisation de ces glucomètres ne permettait pas tant d’éviter un prélèvement sanguin supplémentaire que de réduire les délais parfois (souvent?) inappropriés des tests acheminés au laboratoire central. Les appareils d’aujourd’hui n’ont aucune commune mesure avec les appareils de l’époque, tant au niveau de la facilité d’utilisation, le volume de sang requis ou encore la précision du résultat, sans parler de la possibilité actuelle de transmettre ces résultats par voie informatique directement dans le dossier électronique du patient. On aurait beaucoup de difficulté à imaginer que le laboratoire central du CHUM puisse rapatrier dans son laboratoire central plus de 550 000 tests ainsi réalisés chaque année au chevet des patients par plus de 4400 utilisateurs utilisant 420 moniteurs. C’est plus de 1500 mesures du taux de glucose sanguin par technologie POCT par jour de calendrier!     

Les années 1980 à 2000 ont vu apparaître tour à tour des appareils pour mesurer le taux de cholestérol, le PT-INR (pour le suivi des patients sous anticoagulant comme le Coumadin©, le suivi de paramètres vitaux (gaz artériels, glucose, électrolytes, etc.) directement dans le bloc opératoire ou aux soins intensifs, la détection des drogues de rue par le personnel de l’urgence lui-même, etc. Et ce n’est pas encore terminé! Les technologies récentes de miniaturisation électronique, microfluidique et nanotechnologie permettent d’envisager des laboratoires quasi complets et de haute performance tenant dans une valise. Beam me up Scotty! Du côté du suivi des patients, des analyseurs de glucose implantés sur la peau sont déjà disponibles et permettent d’analyser le taux de glucose de patients problématiques toutes les 5 minutes pendant une semaine avec retransmission du résultat instantanément à l’équipe soignante via un téléphone intelligent.

Les maladies infectieuses

Des analyses de type POCT ont également été disponibles pour le diagnostic de plusieurs maladies infectieuses. Lors du dernier congrès international sur les POCT tenu à Copenhague en septembre dernier, on a présenté des appareils capables de réaliser l’identification de souches bactériennes et virales en quelques minutes à partir de leur ADN, sans requérir de personnel de laboratoire qualifié. Un de ces appareils, capable d’identifier une série de bactéries et de virus responsables d’infections respiratoires sans avoir à confirmer en laboratoire, semblait particulièrement intéressant alors que débute présentement l’habituelle saison des maux de gorge, de l’influenza et des pneumonies. Actuellement, la surutilisation d’antibiotiques serait grandement responsable de l’émergence de souches bactériennes résistant à la majorité des antibiotiques disponibles. L’apparition d’une telle souche multirésistante et hautement contagieuse mettrait toutes les populations en grand danger. Or, le traitement d’infections des voies respiratoires très souvent virales avec des antibiotiques contribue significativement à cette utilisation inappropriée d’antibiotiques. Le cas typique est celui d’un enfant se présentant pour une infection sévère à la gorge : afin de confirmer si un antibiotique est requis, le médecin devra prescrire une culture afin d’identifier les bactéries présentes. Certaines cultures demandent 48 à 72 heures avant d’être concluantes. Parfois, le clinicien va préparer à l’avance une ordonnance pour un antibiotique qui sera utilisée seulement quand le résultat de la culture sera disponible. Pas facile pour un parent et même le clinicien de laisser souffrir l’enfant pendant trois jours de plus en attendant ce résultat. Dans beaucoup de cas, l’antibiotique sera donc administré d’emblée, que l’infection s’avère éventuellement virale plutôt que bactérienne. C’est cette situation qui serait grandement améliorée si les cliniciens et leurs patients disposaient de ces fameux analyseurs de type POCT capables d’identifier de façon fiable la nature de la bibitte en cause, avant même que le patient n’ait quitté la clinique.

Il existe présentement quelques versions d’analyses POCT modérément sensibles pour détecter par exemple le streptocoque du groupe B, responsable d’un grand nombre de cas d’infections à la gorge. Ce test d’identification rapide est relativement efficace, en particulier lorsque le résultat est positif (indique la présence de la bactérie). Par contre, devant un résultat négatif, il faudra attendre obligatoirement 24 ou 48 heures avant qu’une culture en laboratoire confirme la présence ou pas du streptocoque. Il existe d’autres tests disponibles pour l’identification préliminaire de l’influenza, de la mononucléose et des différentes infections transmissibles sexuellement.

Des professionnels de la santé méfiants

La méfiance des professionnels de laboratoire à laquelle je faisais allusion en début de texte concerne la fiabilité de ces analyses. Les dispositifs médicaux utilisés au Canada doivent certes être approuvés par Santé Canada. Cela signifie à tout le moins qu’au moment de leur approbation, les manufacturiers ont pu fournir à Santé Canada des données indiquant que les produits correspondaient effectivement aux spécifications indiquées. Il n’y a cependant qu’à jeter un coup d’œil sur la liste des rappels de dispositifs médicaux de ce même Santé Canada pour constater que la vigilance ne doit jamais s’arrêter à la simple homologation du produit. En plus de problèmes de fabrication, les produits doivent être conservés dans des conditions appropriées, utilisées avant leur date de péremption par du personnel suivant scrupuleusement les consignes d’utilisation de chacun.

C’est une réalité quotidienne pour les professionnels de laboratoire qui, malgré l’utilisation de machines plus perfectionnées et du personnel beaucoup plus qualifié qu’en POCT pour le travail de laboratoire, ont trouvé nécessaire de mettre en place des programmes d’assurance qualité élaborés incluant une vérification constante des produits utilisés (programmes de contrôle de qualité interne et externe, la traçabilité des réactifs, la documentation des sources d’erreur, la certification et recertification du personnel, l’agrément de tous ces processus par des organismes compétents – Agrément Canada, BNQ, etc.). Ce sont ces aspects du POCT qui risquent de ne pas être à la hauteur lorsque ces dispositifs seront utilisés en dehors d’un cadre rigoureux de qualité par du personnel qui n’a pas été particulièrement formé à cette fin. Le CBC NEWs de Calgary du 15 août dernier montre que cette inquiétude est également partagée, entre autres, par nos collègues de l’Alberta devant la disponibilité de tests de recherche rapide de streptocoques en pharmacie.

La prochaine fois qu’on utilisera une technologie de type POCT pour vous ou un de vos proches, n’hésitez pas à poser des questions sur les éléments d’assurance qualité qui valideront l’analyse. Après tout, le médecin va utiliser cette information pour poser un diagnostic ou choisir un traitement, des décisions qui ne sont pas sans conséquence!

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