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Science — 13 min

Allergique aux allergies?

12 décembre 2016
Raymond Lepage, Ph. D., Docteur en biochimie
Raymond Lepage, Ph. D., Docteur en biochimie
Conseiller scientifique sénior

Toute la population du Québec a été sensibilisée au grand problème des allergies lors de cet événement assez spectaculaire où un serveur d’un restaurant de Sherbrooke avait été arrêté par la police pour avoir servi un tartare de saumon à un client allergique. Bien que les accusations de négligence criminelle aient été abandonnées depuis, des poursuites au civil pour dédommagement seraient toujours en cours. Je ne veux pas porter d’opinion sur cet événement, seulement m’en servir comme point de départ pour une réflexion sur quelques développements récents dans ce domaine de la médecine.

Une première clinique publique d’immunothérapie

Une autre information intéressante a été véhiculée par les médias l’été dernier. On y apprenait qu’un allergologue, le Dr Philippe Bégin, travaillait activement avec la Fondation de l’Hôpital Ste-Justine (une collecte de fonds est présentement en cours) afin d’ouvrir une première clinique publique d’immunothérapie (désensibilisation) orale aux aliments, une alternative longtemps attendue puisque le traitement traditionnel par injections sous-cutanées répétées ne peut être utilisé dans le cas d’allergies alimentaires.

L'introduction hâtive de certains aliments allergènes

Du côté moins « grand public », le prestigieux New England Journal of Medicine faisait état l’hiver dernier de différentes études de haute qualité (LEAP, EAT) qui semblaient confirmer que l’introduction de certains aliments allergènes très tôt en début de vie protégerait les enfants à haut risque de développer des allergies sévères à ces aliments. Cette possibilité va à l’encontre de la recommandation traditionnelle qui a toujours été d’attendre plusieurs mois, sinon plusieurs années, avant d’introduire de tels aliments, question de laisser le système immunitaire se développer à maturité.

L'augmentation du nombres d'enfants allergiques est-elle une fausse croyance?

Est-ce qu’il y a eu augmentation marquée du nombre d’enfants allergiques au cours des dernières années et quelles en sont les causes? C’est certain pour l’augmentation accélérée au Canada et dans le reste du monde industriel avec des augmentations de l’ordre de 20 % entre 1998 et 2007. Quant aux causes de ces augmentations, elles sont vraisemblablement en bonne partie environnementales puisque les changements génétiques qui auraient pu être impliqués ne peuvent se manifester aussi rapidement au niveau des populations. Parmi les facteurs environnementaux, l’hypothèse hygiéniste est particulièrement attrayante. Dans la société occidentale, on se protège et surtout on protège nos enfants systématiquement contre l’exposition aux agents infectieux (hygiène corporelle, vaccinations, etc.) retardant possiblement la maturation de notre système immunitaire. On cite souvent en exemple que les enfants élevés sur une ferme sont moins susceptibles de développer une allergie qu’un enfant élevé en ville. Cet aspect hygiénique est à combiner avec des modifications à notre alimentation, tant dans son contenu naturel que dans son industrialisation (antibiotiques, agents de conservation, sucre, etc.). Les trouvailles extraordinaires concernant le microbiote (ou microbiome, c’est selon) vont peut-être nous fournir le lien qui nous manquait entre la théorie hygiénique et alimentaire et le développement des allergies. Rappelons que les anticorps impliqués dans la réponse allergique (immunoglobulines de type E ou IgE) ont pour rôle premier de protéger l’organisme contre les infections parasitaires! La réaction allergique survient quand le système immunitaire confond une protéine ou un fragment de protéine (alimentaire, par exemple) avec un parasite. Il est plaisant de penser que le microbiote puisse être impliqué en étant en partie responsable de la digestion de certains fragments protéiques ou encore en modifiant la perméabilité de la paroi intestinale à des fragments alimentaires particuliers… À suivre!

L'allergologie moléculaire

Pour le laboratoire, les derniers développements dans le monde des allergies concernent l’apparition de tests dits d’allergologie moléculaire. Le concept à la base de l’allergologie moléculaire fut d’abord suspecté depuis plusieurs années comme étant responsable des « allergies croisées », soit à un groupe d’aliments voisins : fruits de mer, arachide combinée avec plusieurs variétés de noix, allergie croisée aux rosacées (abricot, cerise, fraise, etc.). Certaines allergies croisées sont peu sévères et se manifestent surtout par l’apparition d’une rougeur autour de la bouche, parfois elles sont sévères et peuvent mener à un choc anaphylactique. Près d’un tiers des enfants allergiques au bouleau seraient également sensibles à certains fruits. Ceci devient explicable lorsqu’on considère que l’amande et l’arachide contiennent des composantes qui ressemblent suffisamment à celles contenues dans le pollen de bouleau pour « tromper » les IgE, les amenant à réagir devant ces molécules semblables.

Le diagnostic de l’allergie repose depuis toujours sur l’identification des substances offensantes. Compte tenu du nombre incroyable de substances potentiellement allergènes, le rôle du médecin est capital dès le début dans le recueil de l’histoire de cas de son patient! Il faut d’abord essayer de préciser un groupe d’allergènes suspects et le degré de sévérité de la situation. L’étape suivante va constituer à identifier plus précisément quels sont les allergènes en cause par des tests cutanés au cabinet du médecin ou encore au laboratoire par l’identification des IgE appropriées dans le sang. Le principe des deux approches est le même : un échantillon de l’allergène est mis en contact avec la peau (test cutané) ou avec l’échantillon de sang (test de laboratoire) et la substance allergène est identifiée soit par une réaction cutanée (rougeur) au point d’injection, soit par la formation d’un complexe IgE-allergène mesurable dans le sang.

Il faut savoir que la majorité des extraits d’allergène utilisés sont très peu purifiés. C’est comme si on utilisait directement un petit bout d’arachide ou de saumon écrasé et dissous dans un liquide (je simplifie). Or, cet extrait allergénique peut contenir des dizaines, voire des centaines de molécules différentes potentiellement allergènes. Certaines de ces molécules sont spécifiques à l’organisme (arachide ou saumon), mais plusieurs autres sont similaires à des protéines avec des fonctions semblables dans d’autres végétaux (pour les arachides) ou poissons (pour le saumon). Tant qu’on ne pouvait identifier séparément les protéines spécifiques et dangereuses de celles moins dangereuses causant la réactivité croisée et entreprendre le traitement approprié, l’allergologue ne pouvait confirmer l’identification de la substance dangereuse que par des tests de provocation orale ou d’inhalation à double insu. On a qu’à penser au risque élevé de réaction sévère chez le patient vraiment allergique à d’infimes traces d’un produit, sans parler des coûts associés à cette procédure définitive. C’est pour cette raison que les tests de provocation orale sont effectués strictement par des professionnels bien entraînés dans un milieu clinique approprié.

Une étude réalisée à Manchester en Angleterre et publiée en 2010 sur près de 1000 enfants a révélé que seulement 20 % des enfants originalement étiquetés comme « sensibilisés » aux arachides suite à des tests cutanés ou des tests en laboratoire étaient assurément allergiques et à risque de développer une réaction sévère (choc anaphylactique). Quatre-vingts pour cent de ces enfants ne risquaient que des symptômes plus légers et sans risque significatif pour leur santé. Pour quatre familles sur cinq aux prises avec un diagnostic provisoire d’allergie aux arachides, la levée des mesures de précautions draconiennes et onéreuses pour protéger leurs enfants (diètes, Epipen, etc.) devenues grandement superflues a amené une amélioration remarquable de leur qualité de vie!

Les développements dans la connaissance des substances allergènes et la possibilité de les fabriquer par génie génétique changent complètement la donne. Il est maintenant possible d’identifier, du moins au laboratoire, la nature de la substance contenue dans l’arachide, le lait, les œufs, etc., qui précisera le risque d’une réaction sévère ou limitée. Les individus présentant un taux mesurable d’IgE contre un composant moléculaire à risque élevé ne devraient probablement pas être soumis à un test de provocation orale dangereux. En contrepartie, les individus qui ne présentent que des IgE à des composantes moléculaires considérées moins à risque seront moins en danger lorsqu’en mis en contact avec l’aliment, et ce sont plutôt ces derniers qui devraient être soumis à des tests de provocation orale.

La découverte de ces composants moléculaires et leur synthèse par génie génétique a amené un tout nouveau vocabulaire au laboratoire (et dans le cabinet de l’allergologue) puisqu’en plus d’identifier la présence d’IgE à un extrait « total » d’arachide, on parlera également d’un individu sensibilisé à des composants spécifiques de l’arachide comme rARa h1, rARA h2 ou rARA h3, des composants moléculaires étroitement associés aux réactions sévères. On parlera encore d’un individu sensibilisé à rARA h8, une protéine du groupe des PR-10 retrouvée dans plusieurs végétaux et généralement associé à des manifestations cliniques peu sévères. Dans l’acronyme rARA h, la lettre « r » signifie que cette protéine a été produite par génie génétique (on dit également protéine recombinante) plutôt que par purification, l’ARA h pour « arachis hypogaea » nom latin de notre traditionnelle « peanut ». L’allergène principal du bouleau s’appelle rBET v, pour « betula verrucosa ». Quant aux chiffres 1, 2, 3, etc., ils réfèrent non pas à la sévérité de la réaction aux différents composés, mais plutôt à l’ordre dans lequel les composants moléculaires ont été identifiés. Vous ne devriez pas être surpris d’apprendre que rARA h8 et rBET v1 sont des protéines de la même famille des PR-10, ce qui explique leur réactivité croisée! On dispose aujourd’hui d’une centaine de préparations d’allergènes moléculaires dans un grand nombre de domaines allant des allergies alimentaires, celles aux pollens de toutes sortes, celles aux animaux, poussières, moisissures, venins d’insecte, latex, etc., et leur nombre croît chaque année.

Allergiques aux acronymes? Le domaine des allergies moléculaires n’est peut-être pas pour vous. Allergiques aux arachides ou au pollen de bouleau, au chien ou au chat, vous et votre médecin avez désormais accès à toute une série de tests de laboratoire pour vous aider à mieux diagnostiquer votre condition, ou celle de vos proches.

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