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Santé A à Z  —  9 minutes

Les effets des perturbateurs endocriniens sur l’intelligence

15 septembre 2020
Équipe Biron
info@biron.com

La nouvelle n’a pas fait grand bruit quand elle est tombée en juin 2018[1]. Des chercheurs norvégiens venaient de publier un article qui semblait démontrer que l’environnement était le grand responsable d’une baisse marquée du quotient intellectuel des enfants européens depuis 1975[2]. Cette information s’ajoutait aux nombreuses recherches mettant en cause l’environnement pour l’augmentation tout aussi marquée des cas d’autisme[3] et de TDAH[4] pendant la même période. De quoi inquiéter non seulement les parents, mais aussi la société tout entière. Parmi les nombreuses molécules qui polluent notre environnement, une catégorie précise de substances chimiques, les « perturbateurs endocriniens », est particulièrement visée.

Qu’est-ce qu’un perturbateur endocrinien ?

Le système endocrinien

Le système endocrinien humain est composé de plusieurs glandes et autres tissus sécrétant de nombreuses hormones. Toutes ces hormones ont leur importance à différents stades de la vie. Le système endocrinien fonctionne par rétroaction négative (feedback). Les glandes endocrines mesurent continuellement les taux d’hormones circulant dans le sang et répondent aux besoins de l’organisme, de telle sorte que normalement, elles sécrètent juste la bonne quantité d’hormones requise au bon moment.

Glande Hormones principales Rôles principaux
Hypothalamus GnRH, GRH, TRH, CRH, Somatostatine Fonctionnement de l’hypophyse
Vasopressine (ADH) Rétention de l’eau par le rein
Oxytocyne Lactation et accouchement
Hypophyse Hormone adrénocorticotrope (ACTH) Fonctionnement des glandes surrénales
Hormone lutéinisante (LH) Fonctionnement des ovaires et des testicules
Prolactine Lactation
Hormone de croissance (GH) Croissance des muscles et des os
Thyréostimuline (TSH) Fonctionnement de la glande thyroïde
Hormone mélanotrope (MSH) Production de mélanine par la peau
Endorphines Effets sur le cerveau et le système immunitaire
Enképhalines Effets sur le cerveau
Thyroïde Thyroxine (T4) et triiodothyronine (T3) Régulation du métabolisme et de la production de chaleur, Croissance, Développement du système nerveux
Pancréas Insuline, Glucagon Régulation du taux de glucose et stockage des graisses
Parathyroïdes Parathormone (PTH) Régulation du taux de calcium, Métabolisme des os
Ovaires Œstrogènes, progestérone Production d’hormones sexuelles féminines, Cycle menstruel, Ovulation et grossesse
Testicules Testostérone Production d’hormones sexuelles masculines, Production de spermatozoïdes
Glandes surrénales Cortisol, corticostérone Métabolisme du sucre
Aldostérone Régulation du taux de sodium et de potassium
Androgènes surrénaliens Effets androgéniques
Catécholamines Réaction au stress
Glande pinéale Mélatonine Régulation des rythmes biologiques, sommeil
Thymus Hormones thymiques Maturation du système immunitaire

Les perturbateurs endocriniens

Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), les perturbateurs endocriniens sont des substances chimiques d’origine naturelle ou artificielle qui, étrangères à l’organisme, peuvent interférer avec le fonctionnement du système endocrinien et induire des effets néfastes sur l’organisme d’un individu ou de ses descendants[5]. Les perturbateurs endocriniens peuvent agir de différentes façons : ils peuvent imiter ou gêner l’action ou la régulation d’une hormone naturelle. Dans tous les cas, ils modifient le taux d’hormones à la baisse, souvent pendant des phases critiques de la croissance, ou à la hausse, créant alors des effets toxiques.

À lire aussi : Quel est l’effet sur mon cerveau du temps passé devant un écran ?

Où se trouvent les perturbateurs endocriniens et comment les identifier ?

Il existe des centaines de perturbateurs endocriniens soupçonnés ou avérés. Une liste publiée par le Comité de l’environnement des Nations unies en 2017 en contenait déjà 45 bien établis par des études rigoureuses[9]. On retrouve dans ces listes des produits d’utilisation courante, dont les suivants[10] :

Type de perturbateur Exemple d’objets où on les retrouve
Bisphénols et phtalates Plastiques, dont plusieurs contenants alimentaires
Parabènes Agents de conservation utilisés dans l’alimentation et les cosmétiques
Autres composés Retardateurs de combustion contenus dans les meubles, les isolants et les tissus, Pesticides et herbicides

Un peu d’histoire

Ce n’est qu’au début des années 90 que le mot « perturbateur endocrinien » est apparu dans la littérature scientifique[7]. La découverte des effets néfastes sur la santé des contaminants industriels comme le mercure (maladie de Minamata au Japon) et des effets des pesticides organochlorés sur la reproduction de la faune sauvage remonte toutefois aux années 50. Au fil des ans, des centaines d’études scientifiques ont mené à la restriction de certains de ces produits (glyphosate, pesticides organochlorés, bisphénol A, etc.), voire à leur interdiction complète.

Un impact difficile à établir

Il existe des milliers de produits chimiques dans l’industrie, notamment dans les secteurs de l’alimentation et des cosmétiques. C’est sans compter que de nouveaux produits font leur apparition sur le marché chaque année. Cerner les plus dangereux pour la santé humaine représente donc une tâche sans fin. À moins d’un désastre majeur, comme la contamination par le mercure de la baie de Minamata, au Japon, dans les années 50, les perturbateurs endocriniens sont identifiés une molécule à la fois à partir d’observations souvent limitées. Pour des raisons éthiques évidentes, les études de toxicité ne peuvent être réalisées que sur des animaux, généralement de petits rongeurs comme le rat ou la souris. Il est par la suite facile pour les industries qui utilisent ces produits de contester l’extrapolation à l’humain . La situation est encore plus complexe quand on a affaire à un produit qui est toxique pendant une courte période (p. ex., les premières années de vie ou la grossesse) ou dont les effets ne se manifestent que chez la génération suivante.

Un cas intéressant

Le diéthylstilbestrol (DES) a été utilisé des années 30 aux années 70 comme œstrogène de synthèse pour prévenir les fausses couches, la prématurité et certaines complications au moment de l’accouchement. Les études de toxicité précédant sa mise en marché montraient qu’il n’était pas toxique pour les femmes enceintes. On a toutefois découvert qu’il l’était pour leurs descendants, en particulier pour les filles. Ces effets n’apparaissaient qu’à l’âge adulte sous forme de problèmes de fertilité ou de cancers vaginaux. Fait alarmant, c’est d’abord au bisphénol A, une substance chimique présente entre autres dans le plastique de certains biberons, que l’industrie s’est intéressée comme œstrogène de synthèse. C’est dire la puissance de cette substance comme perturbateur endocrinien[9]!

Perturbateurs endocriniens et intelligence

La glande thyroïde est souvent citée en exemple pour expliquer le lien entre les perturbateurs endocriniens et l’intelligence. L’influence du taux d’hormones thyroïdiennes de la mère sur le développement du cerveau du fœtus est bien connue. Les hormones thyroïdiennes contiennent de l’iode. Dans beaucoup de pays, le sol est pauvre en iode, et les fruits et légumes produits localement ne suffisent pas à maintenir un taux acceptable chez la femme enceinte. Lorsqu’il en résulte un important déficit en hormones thyroïdiennes qui n’est pas traité, le nouveau-né risque de présenter une combinaison de troubles physiques et de retard mental appelée « crétinisme ». Ce problème était plus courant il y a une centaine d’années (goitre endémique); il a été quasi totalement éliminé par l’ajout obligatoire d’iode au sel dans les années 20-30.

Malgré cette avancée, plusieurs substances soupçonnées d’être des perturbateurs endocriniens , en particulier les substances contenant du chlore, du fluor ou du brome, ont un effet connu sur la fonction thyroïdienne[6]. Chez la femme enceinte, elles bloqueraient l’assimilation de l’iode par la thyroïde, qui cesserait alors de fabriquer les hormones thyroïdiennes. Sans provoquer des cas évidents de crétinisme, il n’est pas impossible que ces substances ou mélanges de substances agissent sur le développement cérébral des enfants, d’où un lien éventuel entre perturbateurs endocriniens et déclin de l’intelligence.

Il n’empêche que le développement de l’intelligence est probablement multifactoriel (environnement, facteurs génétiques, système d’éducation, etc.). Il peut être prématuré de rejeter la faute sur les perturbateurs endocriniens comme unique cause du déclin de l’intelligence observé dans plusieurs pays, en particulier sur le continent européen[11].

Comment se protéger des perturbateurs endocriniens

On ne peut pas éliminer tous les perturbateurs endocriniens de notre environnement immédiat. On peut cependant limiter notre exposition en développant certains réflexes de protection :

  • Éviter les aliments pouvant contenir des perturbateurs endocriniens : lire les étiquettes, éviter les produits trop transformés, manger bio!
  • Aérer sa maison, éviter les stratifiés qui contiennent beaucoup de PVC ou encore les meubles traités avec des retardateurs de combustion.
  • Choisir des produits d’entretien ménager simples.
  • Être particulièrement vigilant au moment de la grossesse et de la croissance des jeunes enfants (biberons, tétines, jouets, etc.).

Il faut des dizaines d’années avant qu’un produit chimique obtienne le statut de « perturbateur endocrinien avéré » et que les différents pays commencent à en réglementer l’utilisation. Or, nous ne sommes pas exposés à un seul perturbateur endocrinien, mais à tout un cocktail, chacun contribuant modestement à la création d’un effet toxique de bien plus grande envergure. La démonstration en laboratoire de ce type d’effet synergique est probablement impossible à réaliser avec les moyens actuels. Sommes-nous alors condamnés à voir le quotient intellectuel des générations futures péricliter sans cesse ? Peut-être pas, mais il demeure important de se prémunir contre les effets des perturbateurs endocriniens, surtout pendant la grossesse et la petite enfance.

  1. Radio-Canada, le 12 juin 2018. « Le QI baisse chez les générations nées après 1975 ». https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1106508/qi-quotient-intellectuel-baisse-generations-nees-apres-1975 [consulté le 15 juillet 2020].
  2. Bratsberg, B. et Rogeberga, O., « Flynn effect and its reversal are both environmentally caused ». Proc Natl Acad Sci U S A, 11 juin 2018. doi: 10.1073/pnas.1718793115. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC6042097/ [consulté le 15 juillet 2020].
  3. Futura Santé, le 25 avril 2019. « Causes de l’autisme : la piste environnementale ». https://www.futura-sciences.com/sante/dossiers/medecine-autisme-ce-trouble-neuro-developpemental-1578/page/16/ [consulté le 15 juillet 2020].
  4. Psychomédia, le 19 novembre 2009. « Les phtalates liés au trouble déficit d’attention et hyperactivité (TDAH) ». http://www.psychomedia.qc.ca/hyperactivite-hda-/2009-11-19/les-phthalates-lies-au-trouble-deficit-d-attention-et-hyperactivite-tdah [consulté le 15 juillet 2020].
  5. OMS, « Chapter 1: Executive Summary », https://www.who.int/ipcs/publications/en/ch1.pdf?ua=1 [consulté le 15 juillet 2020].
  6. Université de Sherbrooke, le 26 février 2014. « Des plastiques d’usage courant menacent la santé du fœtus ». https://www.usherbrooke.ca/actualites/nouvelles/recherche/recherche-details/article/24716/ [consulté le 15 juillet 2020].
  7. Politis, le 19 décembre 2014. « Theo Colborn, génie scientifique ». http://www.politis.fr/articles/2014/12/theo-colborn-genie-scientifique-29490/ [consulté le 15 juillet 2020].
  8. AgroMedia. « Bisphénol A : comment en est-on arrivé là ? ». https://www.agro-media.fr/analyse/bisphenol-a-comment-en-est-arrive-la-5402.html [consulté le 15 juillet 2020].
  9. ChemSafetyPro, le 16 novembre 2019. « UL List of Identified Endocrine Disrupting Chemicals ». https://www.chemsafetypro.com/Topics/Restriction/UN_list_identified_endocrine_disrupting_chemicals_EDCs.html [consulté le 15 juillet 2020].
  10. PNRPE. « Les perturbateurs endocriniens : Définition et listes ». https://www.pnrpe.fr/perturbateurs-endocriniens/ [consulté le 15 juillet 2020].
  11. Agence Science-Presse, le 6 février 2018. « Demain, tous crétins ? 3 choses à savoir sur la baisse de QI ». https://www.sciencepresse.qc.ca/actualite/detecteur-rumeurs/2018/02/06/demain-cretins-3-choses-savoir-baisse-qi [consulté le 15 juillet 2020].